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The Color Line

©David Hammons – African American Flag, 1990

Les artistes africains-américains et la ségrégation aux Etats-Unis – Exposition au Musée du Quai Branly Jacques Chirac – Commissariat Daniel Soutif.

C’est un parcours chronologique qui débute en 1865 à la fin de la guerre de Sécession, année également marquée par l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis et l’assassinat d’Abraham Lincoln, le 25 avril. Le vice-Président qui lui succède, Andrew Johnson, plonge le pays dans une période des plus sombres, celle de la ségrégation qui ne reconnaît pas les droits des Noirs et émet des codes noirs spécifiques. Les lois Jim Crow confirment aussi, dans les Etats du Sud, la discrimination et le racisme, entrainant d’importants déplacements de populations. Elles resteront d’actualité jusqu’à la signature du Civil Rights Act par Lindon B. Johnson en 1964, qui abolit les lois Jim Crow et déclare illégale la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale.

The Color Line propose une lecture de l’histoire culturelle des artistes noirs qui furent les premières cibles de ces discriminations, et la mise en lumière des grands noms de l’art africain-américain, c’est une première. Ce terme, africain-américain, définissant la double identité des Noirs Américains, date de la fin des années 80 alors que le vocabulaire fut pendant des décennies profondément raciste et dégradant, de negro à black ou afro-american en passant par colored nigger/nigga, coon etc. L’intitulé de l’exposition, The Color Line, joue sur les mots, évoquant les couleurs des tableaux autant que la couleur de peau, car l’art ici rejoint le politique et le social. I am a man s’inscrit en lettres noires sur une toile blanche, dans Condition report réalisé par Glenn Ligon. Ce manifeste fait partie des six cents œuvres d’artistes africains-américains présentées dans l’exposition. Tous furent des marginaux avant d’être admis et reconnus sur la plateforme du marché de l’art ; certaines oeuvres sont aujourd’hui vendues des millions de dollars.

Le point de départ de l’exposition, 1865-1918, traite Des fondements de la ségrégation aux premières luttes et témoigne d’exécutions d’une grande violence : le Petit Journal montre des lynchages et le massacre de nègres à Atlanta, des photos de pendaison, la torture sous différentes facettes, des articles comme Le nègre a été brûlé. Des graphiques d’encre et d’aquarelle illustrent pourtant les progrès économiques et sociaux de la condition des descendants d’anciens esclaves africains restés aux Etats-Unis et furent présentés lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1900, sur le thème : L’Exposition des Nègres d’Amérique, une fierté sociale et culturelle noire.

1914-1945 parle de L’effervescence culturelle et de la radicalisation des violences. Plus de 200000 soldats africains-américains traversent l’Atlantique pendant la grande guerre, mais l’uniforme ne les protège pas davantage et au retour les discriminations restent inchangées. Une série de soixante dessins et aquarelles d’Albert Alexander Smith (1896–1940) montre la vie des soldats à l’arrière du front, avec un peu de convivialité. Après la guerre, un courant nommé New Negro émerge à travers les œuvres de cinéastes, photographes, poètes et romanciers. On célèbre Manhattan noir et en 1926, le Paradis des Nègres. Les sportifs – les boxeurs notamment, montrent la supériorité des Noirs : au début de l’année 1910, le poids lourd Noir Jack Johnson met KO le Blanc James Jeffries et dépasse la ligne de la couleur. Pourtant, des disques spéciaux – the race records – et des cinémas séparés – the race cinémas – voient le jour alors que l’un des premiers films de la production cinématographique noire, Within Our Gates d’Oscar Micheaux, date de 1920. De nombreuses œuvres sont réalisées comme ce portrait de Dox Thrash en 1939, Second Thought or My Neighbor ; une aquarelle de Palmer Hayden, Homesick (1890-1973) ; une série de soixante petits tableaux de Jacob Lawrence, The Migration Series qui illustre en 1940-41 le déplacement de populations intervenu à partir de 1910 en direction de Chicago et de Detroit au nord du pays où le racisme était plus supportable. Harlem prête à différentes qualifications, quartier qu’on nomme ghetto Noir, cancer de l’Amérique ou encore nulle part. Ce mouvement de balancier entre avancées et reculs de la reconnaissance des droits des Noirs est marqué par des œuvres qui dénoncent et luttent contre les discriminations : ainsi 12 millions Black Voices, un recueil de photographies édité en 1941 sur des textes de Richard Wright dévoile le quotidien des Africains-Américains, permettant une grande avancée dans la prise de conscience collective.

1945-1964 présente En chemin vers les Civils Rights. Samuel et Sally Nowak commencent à collectionner les œuvres d’art des artistes africains-américains à partir de 1945 au contact de leurs voisins Albert Barnes et son épouse, grands collectionneurs d’art à Philadelphie, contribuant ainsi à la reconnaissance des artistes Noirs. La lutte pour la conquête des droits civiques sera marquée par des actions diverses telle celle de Rosa Parks en avril 1963, s’asseyant dans un bus, à Montgomery en Alabama, à la place réservée aux Blancs ; telle la grande manifestation de Washington où Martin Luther King prononce son célèbre discours « I have a dream » en août de la même année ; tel l’engagement militant de certains/nes comme Elisabeth Catlett (1913-2012) dont est présentée ici The Negro Woman, une gravure : « Je me suis battue pour les droits des femmes et des Noirs » dit cette artiste, investie au sein du collectif Spiral, dans les années 50 ; telle la représentation par Romare Bearden (1911-1988) de The Block II où il observe, de l’autre côté de l’avenue, un quartier populaire noir.

1964-2014, Contemporains et Africains-Américains est le dernier chapitre de l’exposition. En 1964, l’appellation African-American désigne officiellement les Noirs des Etats-Unis mais beaucoup de chemin reste encore à faire. Dans les années 1965-70, une rébellion noire émerge avec la présence de groupes activistes défendant l’action armée pour protéger les communautés noires. Black is Beautiful est un mouvement dans lequel on trouve le Black Power, Black Muslims et Black Panthers. L’assassinat de Malcom X en 1965, l’emprisonnement d’Angela Davis en 1970 sont dans les mémoires. Au cours de cette période, des expressions artistiques nouvelles voient le jour, comme le free jazz et la poésie de Leroi Jones. Une peinture acrylique sur toile de 1968 de Reginald A. Gammon Jr Martin Luther King Jr, une autre toile représentant un poing noir au bout d’une chemise blanche impeccable passant à travers une porte, en sont les traces. En 1969 pourtant, le Metropolitan Museum de New-York organisant l’exposition Harlem in my mind oublie d’inviter les artistes Africains-Américains.

Inspiré par le mouvement Arte Povera, privilégiant l’espace urbain et les installations éphémères, un artiste majeur, David Hammons, né en 1943 – qui a participé à la scène jazz et artistique africaine-américaine de la côte ouest avant de s’installer définitivement à Harlem en 1975, et qui a vécu le passage de la ségrégation à l’intégration – ré-interprète le drapeau américain, African American Flag, en 1990. Il présente une autre œuvre : Untitled – câbles et masques, créée en 1995 qui se compose d’une multitude de petits masques noirs au bout de fines tiges qui se balancent et laissent leur ombre sur un mur blanc. Ellen Gallagher, née en 1965, présente en 2005 DeLuxe, travaillant de façon répétitive le rapport entre abstraction et figuration à partir d’un corpus d’images issues de la tradition du vaudeville, de la science-fiction et des publicités de magazines populaires noirs tels que Ebony et Sepia. Mickalene Thomas, née en 1971, réinvestit les canons de l’art occidental et propose son interprétation de L’origine de l’univers.

Ces cent cinquante ans de production artistique montrés à travers The Color Line témoignent de la richesse créative de la contestation noire. Des peintures et des dessins, des symboles et des évocations, des couleurs, balisent la route de cette exposition, historiquement et socialement indispensable. De tous temps, les Africains-Américains ont lutté pour rétablir leurs droits et leur dignité et de nombreux artistes ont oeuvré à la réhabilitation de leur place dans la société et la reconnaissance de leur statut d’artiste : ainsi le peintre Henry Ossawa Tanner, dès le début du XXème siècle, contredit  les stéréotypes racistes ; Billie Holiday en 1939 chante au Café Society de New-York Strange Fruit un réquisitoire  de protestation, ce Fruit Etrange n’étant autre que le corps d’un Noir pendu à un arbre ; le comédien Bert Williams déconstruit, par le comique, ces mêmes stéréotypes, dans les années 50 ; de nombreux artistes pourraient ainsi être cités. The Color Line est une exposition d’une grande richesse qui a cherché dans les coins sombres de l’Histoire. L’exposition rend hommage aux artistes africains-américains qui, par leur art, ont lutté contre le racisme et la discrimination. Autant dire que l’art a tenu une place essentielle dans la quête d’égalité et d’affirmation de l’identité noire de cette Amérique de la ségrégation qui, après l’esclavage, a duré plus d’un siècle.

Brigitte Rémer, le 3 janvier 2017

Commissaire d’exposition : Daniel Soutif – assistante du commissaire Diane Turquety, historienne de l’art – Scénographie de l’exposition Laurence Fontaine – coédition d’un catalogue musée du quai Branly- Jacques Chirac/Flammarion (400 pages, 700 illustrations, 49€).

Du 4 octobre 2016 au 15 janvier 2017 Musée du Quai Branly Jacques Chirac, Galerie Jardin – 37 Quai Branly. 75007 – métro : Bir-Hakeim, Ecole Militaire – www.quaibranly.fr